Discussion publique Pocosa, le 19 mai 2016

Réseau de la santé du Québec en 2016 : entre culture de la procédure et stupidité fonctionnelle

5 à 7

Bar-salon de la Cinémathèque québécoise, 335 Boulevard de Maisonneuve Est, Montréal.

Invités

  • Carole Trempe, Présidente directrice générale de l’Association des cadres supérieurs de la santé et des services sociaux.
  • Paul Lamarche, Professeur honoraire en administration de la santé à l’Université de Montréal, Paul Lamarche a été fonctionnaire au MSSS tant sous des gouvernements péquistes que libéraux, de 1977 à 1982 puis de 1986 à 1992. Entre autres mandats, il a été sous-ministre responsable de la réforme sous les ministres libéraux Thérèse Lavoie-Roux puis Marc-Yvan Côté.
  • Natalie Stake-Doucet, Inf., MSc (A), Candidate au doctorat, Faculté des sciences infirmières, Université de Montréal. Elle est la cofondatrice du groupe Infirmières de McGill pour une Politique en Santé (McGill Nurses for Healthy Policy).
  • Isabelle Têtu, Inf., cofondatrice de la Coopérative de solidarité SABSA.

Modérateur

Damien Contandriopoulos, professeur, Faculté des sciences infirmières, Université de Montréal ; chercheur, IRSPUM ; titulaire de la Chaire Pocosa.

Réflexion de départ

Le système sociosanitaire québécois fait plus que jamais face à des défis importants. Malgré de multiples réformes, sa performance reste faible sur plusieurs plans, en particulier en ce qui a trait à l’accès et à la coordination des soins. Par ailleurs, les effets des transitions démographiques se font sentir de façon de plus en plus aiguë. Finalement, le gouvernement libéral est en train d’imposer des coupes budgétaires parmi les plus intenses des 40 dernières années. Dans un tel contexte, le besoin d’innover est indéniable. Mais, les fusions structurelles de la Loi 10 et le mode de gouverne qui les accompagne constituent selon nous un frein à la capacité d’innovation du système.

Les débats sur le niveau optimal de centralisation et de hiérarchisation sont aussi vieux que le domaine de l’analyse organisationnelle. Les données montrent toutefois clairement que si le niveau optimal de contrôle hiérarchique dépend de la nature des tâches et de l’environnement organisationnel, une centralisation excessive entraîne des dysfonctions. Or, derrière le paravent d’un discours selon lequel les fusions auraient pour objectif un allégement bureaucratique, la Loi 10 constitue de fait une centralisation qui est en contradiction avec les connaissances constituées dans le domaine des sciences de l’organisation, de l’administration publique.

Simultanément, la gouverne du système de santé est en train de subir une « politisation » sans précédent. Les gestionnaires comme les professionnels doivent ainsi incorporer inconditionnellement le discours du ministre et du gouvernement et s’abstenir de toute critique. À l’instar de la fameuse phrase de Georges Bush, on est ici soit pour la réforme soit contre. Un manichéisme qui discrédite de fait tous les points de vue qui voudraient prendre en compte les dysfonctionnements – réels – du système. Il en résulte une grande difficulté à assumer une position documentée sur la gestion du bien public et la répartition des ressources qui lui sont allouées, d’autant plus quand ce point de vue contrevient à la ligne symbolique officielle.

Cette politisation de la gouverne contribue à une culture de la conformité (Chouinard 2015) entretenue par la peur qu’ont les gestionnaires d’être identifiés comme « critiques ». Ceci contribue au développement d’une logique procédurale contre-productive et souvent « fonctionnellement stupide » (Alvesson et Spicer 2012) dans laquelle les gestionnaires s’auto-imposent des œillères. La possibilité individuelle et collective d’invention et d’adaptation créative face aux problèmes rencontrés se voit paralysée par l’astreinte du travail à des tâches envisagées dans le seul cadre d’indicateurs de « performance » déconnectés de la performance réelle.

On se retrouve dans la situation paradoxale d’une gouvernance qui tout en valorisant les valeurs d’une économie de la connaissance, carburant à l’innovation et à l’émulation des pratiques du secteur privé, en vient à imposer des structures et des pratiques presque soviétiques : la « vérité politique » doit avoir préséance sur la réalité et toute mention des dysfonctionnements du système est perçue comme une trahison plutôt qu’une opportunité d’améliorer les pratiques.

  • Comment un système peut-il survivre à cette culture de la procédure qui le paralyse et se soustraire à la fabrique de sa propre « stupidité fonctionnelle » ?
  • Comment favoriser le développement de communautés de travail qui puissent s’organiser et s’émanciper de cette culture de la procédure et de la conformité ?

Ces deux questions engagent une réflexion qui emprunte à la fois aux outils de la survie – comment survivre à une crise systémique – et à ceux de la guérilla – comment fabriquer des réponses qui occupent le terrain activement et produisent à nouveau des formes d’intelligence organisationnelle.

C’est autour de ces questions que la Chaire de recherche Politiques, connaissances et santé, organise cette discussion publique pour réfléchir collectivement aux moyens de sortir du statu quo qui, dans le contexte actuel, menace d’effondrement le système de santé public.